-----Les ruines que j'imagine sont le
reflet d'un monde où l'Architecte et l'Architecture n'ont plus
leur place. Je ne critique pas une architecture, je constate son
absence. Pour la première fois dans l'histoire de nos
civilisations , dans la plus totale indifférence, on
édifie à tout va des volumes et des formes qui ne sont
pas voulus et pensés pour des hommes et par des hommes.
-----On ceinture chaque ville, chaque
village, de zones commerciales et industrielles où les
constructions n'ont plus d'autre fonction que d' abriter, pour ne pas
dire d'enfermer. " Circulez, il n'y a rien à voir à
l'extérieur, tout est à l'intérieur ! Entrez !
". Le miroir ne fait même plus l'effort de se parer pour
attirer les alouettes. Quand la ville commence à se vider de
son sang, à perdre son souffle, on l'attaque de
l'intérieur, à grands coup de mobilier urbain, de
réverbères à lampes de sodium,
d'aménagements de plan de circulation... j'en passe et des
meilleurs...
-----Harcelée, affaiblie, la
ville va mourir de laideur, la ville, et la campagne, et les rivages,
et tout le reste. La pollution visuelle envahit tout, aussi
néfaste que les autres pollutions, mais plus insidieuse et
plus dangereuse parce qu'il n'y a que peu de voix pour la
dénoncer et peu de relais pour amplifier ces voix. Trop
occupés à débattre encore et encore sur
l'urbanisation sauvage des années 70 et les méfaits de
la croissance accélérée, les architectocrates
n'ont , semble-t-il, pas vu le venin s'infiltrer, ou pas crié
assez vite et assez fort pour faire reculer le serpent , à
défaut de pouvoir le terrasser... La puissance publique a
très vite capitulé, pactisant avec l'envahisseur,
abandonnant sciemment tout le terrain en échange de la
sauvegarde de quelques minuscules îlots : "parcs" et
"réserves naturelles".
-----Alors le fléau progresse,
jour après jour. Echappant à tout contrôle, la
laideur se multiplie par clonage : le même fast-food se
reproduit à l'identique, à des milliers d'exemplaires,
sous nos yeux impuissants, irrités et malades.
-----Pour masquer cette véritable
agression et tromper notre faim, les médias nous offrent de
temps à autre un petit os à ronger : le choix, par
exemple de tel ou tel architectographe pour édifier un "grand
stade", un "grand musée" ou une "grande bibliothèque",
avec en arrière-plan l'idée pernicieuse que seules
les"grandes" réalisations relèvent du domaine
architecturalistique. Et pendant ce temps là, derrière
l'écran de fumée des rivalités de goûts et
de couleurs, la Non-Architecture s'impose partout, s'étale
avec l'impudence des nouveaux riches, sans même l'excuse
d'être aiguillonnée par une croissance désormais
chancelante...
----- Désolé de vous asséner ainsi cette "lettre ouverte", vous n'êtes sans doute ni aménageur ni architecteur... Elle ne vous était pas destinée. Je l'avais sur le coeur, et elle est tombée sur toi, visiteur inconnu, peut-être simplement en quête, sur le miroir magique, d'un peu de beauté et de liberté. Pour réaliser mon cédérom, j'ai côtoyé le pire, mesuré, au propre et au figuré, l'ampleur du sinistre. Il m'en est resté quelque aigreur. J'espère ne pas t'avoir choqué avec cette aigreur.
Claude Guillemot